Les textes rassemblés ici proposent des analyses et des réflexions sur l’actualité politique, mais aussi sur l’histoire des idées et des institutions, envisagées à partir de la théorie politique, de l’histoire intellectuelle et de l’observation des pratiques institutionnelles.
Certains textes prennent également la forme de prises de position argumentées dans le débat d’actualité, inscrites dans une perspective non partisane et attentive aux exigences du débat démocratique.
La stratégie numérique de Tamedia pose une question centrale : que devient la qualité de l’information quand l’économie du clic s’impose aux médias ?
L’annonce a fait grand bruit la semaine dernière. Tamedia va supprimer plus de 290 emplois en Suisse et fermer deux de ses imprimeries, dont celle de Bussigny. Cette nouvelle suscite de vives inquiétudes, particulièrement pour la presse romande qui craint de payer le prix fort : pertes d’emplois et de savoir-faire, diminution des ressources dédiées aux articles de fond, voire disparition à terme de titres historiques romands comme La Tribune de Genève. En tout cas, l’ambition déclarée de Tamedia de faire du 24 Heures une « marque forte » pour son développement numérique en Romandie n’a rien d’encourageant pour assurer une offre médiatique de qualité dans notre région. Bien au contraire.
Cette volonté de se tourner davantage vers le numérique est symptomatique du changement majeur du modèle d’affaires que sont en train d’opérer certains médias. Un changement qui se fait trop souvent au prix de la qualité de l’information diffusée. C’est du moins la clef d’analyse que propose le journaliste français Sylvain Bourmeau dans un ouvrage collectif récent, Taisez-vous ! Le débat démocratique est-il mort ? (Le Bord de l’eau : 2024). À ses yeux, la numérisation des médias préside à « un basculement d’une économie de l’offre », où le contenu est déterminé par des choix éditoriaux, vers une « économie de la demande », fortement influencée par les émotions et les clics instantanés.
Pour comprendre cette analyse, il faut se rappeler, explique Bourmeau, que du point de vue économique, un média est un bien qui se vend à la fois à ses lecteurs/auditeurs/téléspectateurs et aux annonceurs. C’est un marché « biface » avec deux clientèles différentes et interdépendantes. Plus un journal a de lecteurs, plus il est intéressant pour un annonceur de payer pour y publier un encart publicitaire. On l’aura deviné, une métrique clef de la stratégie économique d’un média est le nombre de ses lecteurs et de ses auditeurs. Si avant le numérique un journal était capable d’estimer une audience notamment au nombre de ses exemplaires écoulés, il était difficile de savoir quel article avait eu le plus de succès.
Avec le numérique, cela a changé. Il existe aujourd’hui des outils qui permettent de savoir précisément quel article plaît le plus à un instant T. Grâce aux cookies, on peut même déterminer quels groupes démographiques et socio-économiques sont particulièrement réceptifs au contenu proposé. Ce dernier point présente un avantage certain pour les groupes de presse, qui peuvent ensuite, développer des services publicitaires pouvant cibler des publics particuliers. En parallèle, le média peut se constituer un véritable fonds de commerce avec nos données numériques, un peu comme l’a fait Meta (maison mère de Faceook et Instagram) qui propose aussi des services de publicités ciblées. Ainsi, lorsqu’un groupe de presse oriente davantage son offre vers le digital, il fait bien plus que s’adapter aux nécessités de son temps. Il introduit une nouvelle logique économique à son modèle d’affaires, dont l’un des buts est d’augmenter le nombre de personnes transitant sur ses plateformes (sites internet, applications portables), sur lesquelles il peut diffuser de la publicité.
Dès lors, il s’agit dabord de capter notre attention, pour mieux nous arroser de bandeaux publicitaires et autres « pop-ups ». De là, cette tendance croissante à publier sur internet des articles aux titres dignes de mauvais tabloïds. Racoleurs et sensationnalistes à souhait, ils attirent les clics voire même choquent. Ils ont ainsi plus de chances d’être lus et partagés sur les réseaux sociaux, indépendamment de leur qualité intrinsèque. En parallèle, dans de plus en plus de journaux en ligne, tout un chacun est même invité à laisser un commentaire à la suite des articles ou à répondre à des sondages à la méthodologie douteuse. Il est assez clair que ces espaces d’expression n’ajoutent rien au débat. En revanche, ils offrent au lecteur un lieu où déverser ses opinions et réactions à chaud. Car, dans le modèle d’affaires numérique, un article ne vise plus seulement à informer et offrir des clefs d’analyse à ses lecteurs, mais aussi à susciter des émotions qui se traduisent en « likes », en commentaires et en republications.
Voilà le modèle vers lequel Tamedia tend, et tout porte à croire que c’est autant la diversité de l’offre médiatique en Romandie que sa qualité qui vont en souffrir.
(Article non-publié proposé au Temps en septembre 2024 )
